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Le mikvé : un bassin rituel juif médiéval

Temps de lecture : 11 minutes

Visitez le mikvé avec l’Office de Tourisme de Montpellier :

Une présence juive à Montpellier

À la genèse de Montpellier

La communauté juive se constitue vraisemblablement dès les premiers temps de la ville après l’an mil. Elle se développe au cours du XIIe siècle, accueillant ses membres qui fuient l’intolérance religieuse en Andalousie. 

En 1121, le seigneur Guilhem V interdit à ses successeurs dans son testament qu’un juif ou un sarrasin accède à la charge de bayle. Ce texte constitue la mention écrite la plus ancienne attestant la présence des juifs à Montpellier.

Mahzor

Vers 1400, conservé aux Archives de Montpellier.

Constitué de 253 feuillets, ce recueil de prières est rédigé en hébreu par les juifs de Montpellier réfugiés sur les terres du pape près d’Avignon après leur expulsion de la ville. Plus qu’un livre liturgique permettant de célébrer les fêtes juives, le manuscrit constitue aujourd’hui l’unique témoignage des rites de la communauté juive montpelliéraine de cette époque. Consciente de sa valeur patrimoniale, la Ville de Montpellier acquiert l’ouvrage en 2008.

Une ville hospitalière

Au Moyen Âge, les juifs subissent certaines discriminations : ils sont distingués par des vêtements spécifiques (chapeau pointu, signe distinctif comme la rouelle), ils ne peuvent pas devenir propriétaires...

À Montpellier, les juifs bénéficient d’une plus grande tolérance : liberté de culte, possibilité de célébrer les fêtes religieuses, validité du mariage célébré à la synagogue, accès à la propriété sous certaines conditions... 

Charte de Guilhem VIII accordant la liberté d’enseigner la médecine à Montpellier

Dans le Cartulaire des Guilhem

1181, conservé aux Archives de Montpellier

Par cet acte, le seigneur Guilhem VIII concède aux Montpelliérains la liberté d’enseigner la médecine à « tous les hommes quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent ». Cette décision politique favorise l'accueil des juifs à Montpellier.

La condition des juifs se dégrade au cours du XIVe siècle, du fait de mesures discriminatoires et d’expulsions successives. Les juifs quittent définitivement la ville à la suite de l’édit d’expulsion du roi Charles VI, promulgué en 1394.

Grandes étapes de l’histoire juive à Montpellier au cours du Moyen Âge

  • 985 - Le comte de Melgueil fait don d’un petit domaine agricole à Guilhem : l’histoire de Montpellier commence.
  • 1121 - Guilhem V évoque les juifs dans son testament : cette première mention écrite atteste une communauté importante.
  • 1147 - Les Almohades entreprennent la conquête de l’Andalousie : les juifs partent se réfugier sur le pourtour méditerranéen.
  • 1181 - Guilhem VIII proclame la liberté d’enseigner la médecine pour tous, sans distinction d’origine.
  • Fin du XIIe siècle - La communauté juive montpelliéraine édifie le mikvé.
  • 1306 - L’édit d’expulsion du roi Philippe le Bel touche les juifs de Montpellier. Le mikvé perd son usage cultuel.
  • 1349 - Montpellier appartient à la couronne de France : les lois discriminantes s’appliquent aux juifs de toute la ville.
  • 1373 - Le port de la rouelle, petite pièce d’étoffe circulaire, s’impose aux juifs de la ville dans le but de les distinguer des chrétiens.
  • 1394 - Le roi Charles VI expulse définitivement les juifs de France en confisquant leurs biens. Ils ne peuvent revenir officiellement qu'à la Révolution.

La petite Cordoue

Une ville de savoirs

Sous l’influence des élites juives d'origine andalouse, Montpellier devient une capitale intellectuelle. Les idées foisonnent, les pensées se confrontent, tel un écho à l’âge d’or de la capitale andalouse dans laquelle dialoguent juifs, musulmans et chrétiens.

Maîtrisant plusieurs langues, les juifs traduisent de nombreux textes hébreux et arabes en latin et en occitan, rendant accessibles les différents savoirs. Les savants juifs enrichissent les connaissances dans les sciences exactes et les sciences du judaïsme. Ils s’illustrent tout particulièrement dans l’art de la médecine.

En parallèle, les juifs participent largement au développement du commerce, en lien avec les autres villes méditerranéennes. Les juifs exercent notamment comme marchands d'étoffes et de soieries.

Voyageur originaire de Navarre en Espagne, nourri à un judaïsme ibérique brillant, Benjamin de Tudèle décrit dans son Sefer ha-Massaot - son Livre des voyages - les communautés juives euro-méditerranéennes, notamment celle de Montpellier qu’il découvre en 1160.

« Montpellier est un endroit situé à deux milles de la mer et très avantageux pour le négoce. On y vient de tous côtés pour commercer. En un mot, on y trouve des gens de toutes les langues. Montpellier possède les docteurs les plus célèbres du siècle. On en distingue de fort riches et très charitables qui soutiennent tous ceux qui invoquent leur secours. »

La célèbre lignée des Tibbonides

Parmi les juifs montpelliérains les plus renommés se distingue la famille Ibn Tibbon. Spécialisés dans la traduction d'ouvrages, ses membres jouent un rôle important dans la transmission des savoirs antiques. 

Samuel ibn Tibbon (1150-1230) est connu pour sa traduction des œuvres de Maïmonide. Son fils Moïse ben Samuel ibn Tibbon (décédé en 1283), très prolixe, traduit plus d'une trentaine d'œuvres arabes en sciences médicales et exactes. Petit-fils de Samuel, neveu de Moïse, Jacob ben Makhir ibn Tibbon (1236-1304) - Don Profiat (en occitan) - collabore avec ses collègues chrétiens comme le médecin Armengaud Blaise, le neveu d'Arnaud de Villeneuve, et réalise des œuvres originales, notamment en astronomie.

Les juifs et la médecine

Particulièrement investis dans le domaine médical, les juifs transmettent et enrichissent les savoirs antiques et arabo-persans. Parmi les plus illustres médecins montpelliérains des XIIe et XIIIe siècles, citons Isaac ben Abraham, Meshulam et Shem Tov ben Isaac.

Tikoun hammadaim ou Soins et remèdes contre toutes sortes de maladies

XIVe siècle, conservé à la Bibliothèque universitaire historique de médecine (Université de Montpellier)

Rédigé à Agde, ce manuscrit hébraïque rassemble une sélection d’extraits de traités médicaux inconnus par ailleurs, ce qui en fait sa rareté et sa valeur.

Le mont des juifs

Les juifs dans la ville

En hébreu au Moyen Âge, Montpellier s’appelle Ir ha-Har, la ville de la montagne. Les Montpelliérains sont nommés les Harari, les hommes du mont. 

« Grandmont de Montpellier des pierres duquel ont été extraits des joyaux, mont que Dieu a aimé, palais où il avait sa demeure. La muraille de l’amour et de la foi l’entoure. Elle est ceinte de bravoure, elle parle la grâce. Les sciences exultent dans ses rues. Sur ses demeures, les troupeaux de sages se reposent et se nourrissent l’exégèse, de Talmud et de Michnah. » 

Cette complainte du rabbin Simon ben Joseph, dit En Duran de Lunel, atteste son attachement à Montpellier à la suite de l’expulsion des juifs de 1306.

En ville, les juifs habitent deux quartiers ouverts, au milieu des chrétiens. Le premier se trouve à proximité de la résidence de l’évêque de Maguelone (dans l’actuelle rue Salle-l’Évêque), le second à côté de la demeure des seigneurs de Montpellier (sur l’actuelle place de la Canourgue). 

Ce dernier quartier comprend les lieux nécessaires à la vie de la communauté, parmi lesquels une école, une synagogue (mentionnée dès le début du XIIIe siècle), une maison de l’aumône, une boucherie, ainsi qu’un bain rituel, le mikvé.

Plan de Montpellier avant les guerres de Religion

XVIIIe siècle, conservé à la médiathèque centrale Émile Zola

Cette carte gravée par Jean Villaret, publiée en 1737 dans L’histoire de la ville de Montpellier, mentionne les quartiers de l’évêque (Rectorie) et du seigneur (Baylie). Charles d’Aigrefeuille, l’historien auteur de l’ouvrage, laisse une description précise de la localisation et de l’organisation spatiale du mikvé.

Pointillés : limite entre le domaine de l’évêque de Maguelone (Rectorie) et celui du seigneur de Montpellier (Baylie)
En bleu : quartiers juifs
Goutte blanche : emplacement du mikvé

Le mikvé médiéval

Un bain rituel

Le mikvé est utilisé par les juifs pour se purifier spirituellement. L’ablution est pratiquée de façon régulière et pour de grandes occasions, comme avant un mariage. Les femmes se purifient notamment après chaque menstruation et chaque accouchement. Après une toilette rigoureuse, le croyant se dévêt dans le déshabilloir, puis se plonge complètement dans le bassin situé en contrebas de quelques marches.

Le mikvé montpelliérain est alimenté par une résurgence de la nappe phréatique, disposition répondant à l’exigence cultuelle d’une eau naturelle, pure et non stagnante.

De nos jours, le mikvé médiéval n’est plus utilisé. La communauté juive de Montpellier dispose de trois mikvés contemporains.

Ci-contre : plan schématique du sous-sol abritant le mikvé médiéval.

Un trésor montpelliérain

Rares témoins de la diaspora juive au Moyen Âge, une douzaine de mikvés datant de cette époque sont aujourd’hui visitables dans toute l’Europe. La plupart d’entre eux sont encore en eau mais ne revêtent plus d’usage cultuel. 

Grâce à l’état remarquable de conservation de son déshabilloir et de son bassin, le mikvé de Montpellier figure parmi les exemples les plus exceptionnels, aux côtés de ceux de Syracuse en Sicile, Besalù en Catalogne, Worms et Spire en Allemagne.

Ci-dessous : carte des mikvés médiévaux visitables en Europe.

Un patrimoine désormais caché

Abandonné après l’expulsion des juifs, le bassin du mikvé sert de puits. Une ouverture est créée dans le plafond pour faciliter le recueil de l’eau. 
Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, les édiles montpelliérains décident l’élargissement de la rue de la Barralerie, dans le but d’améliorer les conditions d’hygiène et de circulation dans la ville. L’îlot d’habitation est complètement remanié sous la direction du notaire Dominique Auteract. L’accès au mikvé est modifié, s’effectuant désormais depuis la rue.

Depuis cette époque, les façades alignées de style classique dissimulent au regard des passants les vestiges médiévaux parvenus jusqu’à nous.

Ci-dessous : plan de la rue de la Barralerie XVIIIe siècle conservé aux Archives de Montpellier. Ce plan d’alignement est réalisé à la demande des Trésoriers de France, sous la direction du notaire Dominique Auteract.

Un site bien connu

Cet ancien bain rituel juif est identifié au moins depuis le XVIIIe siècle : l’historien Charles d’Aigrefeuille le localise et le décrit avec précision en 1739. À sa suite, d’autres auteurs attestent la connaissance du lieu, comme l’illustrateur Jean-Marie Amelin, le rabbin Salomon Kahn et l’historienne Louise Guiraud.

Ancienne piscine des juifs

XIXe siècle, conservé à la médiathèque centrale Émile Zola

Cette lithographie de Rodriguez est publiée en 1897 dans Montpellier : portraits, scènes historiques, œuvres d’art, monuments d’Albert Fabre.

Le site est redécouvert en 1983, date à partir de laquelle la Ville loue les espaces avant de les acquérir en 1998. Trois campagnes de fouilles archéologiques, menées entre 2000 et 2017, permettent d’approfondir la compréhension de l’histoire et de l’architecture du lieu. Le mikvé est classé au titre des monuments historiques depuis 2004.

Aujourd'hui et demain

Un institut dédié

Fondé en 2000 par René-Samuel Sirat et Georges Frêche, l’institut universitaire Maïmonide-Averroès-Thomas d’Aquin a pour mission de valoriser l’histoire et la culture du judaïsme et des autres monothéismes, et le patrimoine hébraïque médiéval, dans un esprit d’ouverture et de dialogue interreligieux.

Le nom de l’institut fait référence à trois grands intellectuels du Moyen Âge, juif, musulman et chrétien.

Moïse Maïmonide (1135-1204) 
Ce philosophe et médecin d’origine andalouse est l’intellectuel le plus renommé du monde juif médiéval. Surnommé « l’aigle de la synagogue » ou « le médecin de Cordoue », il cherche dans son œuvre à concilier foi et raison. Sa pensée, diffusée en Europe grâce aux traductions de Samuel ibn Tibbon à Lunel, suscite en Languedoc de vifs débats d’idées et de conceptions, période qualifiée à Montpellier d’« étincelle maïmonidienne ».

Averroès (1126-1198) 
Abu l-Walid Muhammad ibn Rushd, mieux connu sous son nom latinisé d'Averroès, est un savant andalou reconnu comme l’un des plus grands penseurs islamiques du Moyen Âge. Commentateur renommé des textes d’Aristote, il diffuse la pensée antique à ses contemporains tout en étudiant le thème central de l’harmonie entre la foi et la raison.

Thomas d’Aquin (1225-1274)
Enfant du siècle suivant, considéré comme l’un des principaux maîtres de la philosophie et de la théologie catholique, ce docteur de l’église s’inscrit dans la même lignée. Son œuvre majeure, la Somme théologique, tente de concilier la pensée chrétienne et la philosophie d’Aristote, proposant à son tour un essai de synthèse de la foi et de la raison.

Frontispice imprimé dans l’Œuvre complète d’Isaac ben Salomon Israeli

1515, conservé à la Bibliothèque universitaire historique de médecine (Université de Montpellier)

Cette gravure de la Renaissance présente le médecin juif Isaac Israeli entouré de ses homologues, le musulman Haly Abbas et le chrétien Constantin l’Africain, mettant en scène le dialogue entre les monothéismes.

Un futur équipement annoncé

La Ville de Montpellier, avec le soutien de l’institut Maïmonide, souhaite développer un espace original dédié à la connaissance de l’histoire des juifs du Languedoc au Moyen Âge. À terme, le site facilitera la découverte des publics, encouragera la recherche et favorisera les échanges interculturels.

Pour poursuivre l'expérience : Présence juive en Bas-Languedoc médiéval de Michaël Iancu, Danièle Iancu-Agou, Pierre-Joan Bernard, édité par les éditions Cerf Patrimoines.

Crédits des illustrations (dans l’ordre d’apparition)

  • Montpellier Méditerranée Métropole Christophe Ruiz
  • Montpellier Méditerranée Métropole Archives de Montpellier (15 S 1) & Hugues Rubio
  • Montpellier Méditerranée Métropole Archives de Montpellier (AA 1)
  • SCDI Montpellier - Service photographique Collections Université de Montpellier (H 286)
  • Montpellier Méditerranée Métropole Médiathèque Emile-Zola (Est L0076)
  • Montpellier Méditerranée Métropole Unité Patrimoines
  • Montpellier Méditerranée Métropole Unité Patrimoines
  • Montpellier Méditerranée Métropole Archives de Montpellier (II 477)
  • Montpellier Méditerranée Métropole Médiathèque Émile-Zola (10013RES II 14 bis c)
  • SCDI Montpellier - Service photographique Collections Université de Montpellier (J 289)

Remerciements

  • Pierre-Joan Bernard
  • Christine Feuillas
  • Michaël Iancu
  • Jean-Louis Vayssettes